La bergère et le valet

Ecrit par Mésange Bleue, le 04-10-2009 08:34


Ce matin-là, la femme,
C'était son heure,
S'éveilla.
Nul bruit dans la maisonnée,
Nul bruit dehors.
Il faisait encore nuit,
Cinq heures sonnaient tout juste au clocher du village.

Elle écarta les draps,
Se leva et, dans la pénombre,
Posa sur ses épaules le châle de laine.
Elle attrapa ensuite la pile de ses vêtements,
Et prit à la main ses pantoufles.

Elle ne se risquait plus à allumer la bougie.
Elle n'en avait pas besoin,
Déposant, la veille au soir, au pied du lit, sa toilette.
Et puis, elle craignait les foudres de l'homme
Si elle le réveillait avant que d'avoir mis à filtrer le café :
Toute la journée, il ne ménageait point sa peine,
Il exigeait dormir jusqu'au chant du coq !

Vite, rajuster derrière elle le drap,
Que le froid ne s'engouffre.

Et sortir de la pièce sur la pointe des pieds,
Sans faire de bruit.
Eviter les lames de plancher qui craquent,
Grincent,
Couinent.
Ces sons, si légers fussent-ils,
Avaient le don de résonner tels un cor de chasse
Aux oreilles du maître de maison...

Faire pivoter la porte sur ses gonds,
Et la refermer précautionneusement,
Retenant le pêne en ne tournant que lentement la poignée de porcelaine blanche.

Traverser le couloir,
Jeter un œil par l'entrebâillement de la porte de l'enfant,
Guetter le gonflement de la poitrine
- Qui fut cette fois suivi d'un petit ronflement bienheureux.

Descendre l'escalier,
Ne surtout pas poser le pied sur la septième marche,
Celle qui craquait...

Pénétrer enfin dans l'antre féminin,
La cuisine.
Chausser les savates silencieuses,
Bien plus chaudes que le sol.

Et s'activer à tout préparer.

A l'aide de la pince,
Retourner, dans la cheminée,
Les restes de la grosse bûche enfournée la veille au soir
Et ranimer les braises dans l'âtre.

Dans le vieux poêle,
Jeter quelques poignées de charbon.
Y mettre le feu
En ajoutant quelques tisons brûlants.

Il faisait si froid.

Dans l'armoire attraper la miche entamée,
Drapée dans le torchon.
La déposer sur la table,
Au côté des deux bols.

Moudre les grains de café.

Ce mélange d'odeurs,
Ces gestes.
Son quotidien.

S'apprêter alors soi-même,
Dans la petite pièce attenante.

Passer par-dessus tête la chemise grand-père en lin.
Verser l'eau claire du broc dans la cuvette,
S'en asperger le visage,
S'en frotter les mains,
S'en éclabousser la poitrine,
Et frotter, avec le coin d'une serviette.
Se laver le bas-ventre,
Les jambes,
Les pieds.

Enfiler la culotte propre,
Agraffer le soutien-gorge,
- Par souci de confort,
Non par coquetterie -,
Boutonner le chemisier,
Se glisser dans la jupe,
Ajuster les collants,
S'envelopper à nouveau dans le châle.

Revenir à ses fourneaux.

Mettre le café à passer,
Non sans y avoir ajouté la traditionnelle dose de chicorée.
Sortir la motte de beurre,
Et le bout de lard, pour l'homme,
Que son ventre soit suffisamment calé pour les travaux des champs.

Et, enfin,
Ouvrir la fenêtre
Sur la ruelle déserte.
Ecouter la nuit.

Se pencher
En poussant les volets contre le mur.
Relever les têtes,
Celle de la demoiselle à droite,
Celle de son compagnon de l'autre côté,
Afin que les persiennes ne battent au vent pendant la journée...



Chaque jour,
Ce mouvement.
Depuis le temps
Mille fois répété.
Ouvrir,
Fermer les volets.

La petite bergère et le valet,
Après avoir plongé dans le vide à la nuit tombée,
Redressent chaque matin la tête à la même heure.
Ils guettent, chaque aube,
Le pas feutrés de la femme
Qui leur rendra la vie.

Alors peut commencer la journée...



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