Elle est là !
Des heures qu'il la cherche, n'en dormant plus la nuit,
Echafaudant mille scenarii...
Et enfin, devant lui, la voilà !
Le commissaire va être heureux :
Plus de dossiers à compulser,
Plus de témoins à questionner,
L'affaire sera classée sous peu.
Oh bien sûr, il sera jaloux aussi,
Ce chef ventripotent
Si sûr de son talent,
De n'avoir eu son flair à lui !
Mais l'important est qu'elle est là.
Il en avait fait une affaire personnelle,
Lui, un peu amoureux d'elle.
Voyez-vous, c'était sa voisine, ce beau brin de fille-là.
Depuis des lustres
Il se contentait en la croisant d'un "bonjour !",
D'un sourire ; une étincelle d'amour
Illuminait alors son visage rustre.
C'était peu,
Mais cela suffisait à éclairer ses journées.
Il n'avait ensuite qu'à laisser ses idées vagabonder
Et s'ancrer sur la vision de leur mariage futur, à tous les deux...
Alors oui, il avait mis de l'ardeur
A débrouiller les pistes, glaner les indices.
Par vocation il était entré dans la police,
Là en plus, on s'attaquait à son cœur !
Il fit trois pas vers elle :
Elle était si belle !
Des papillons de lumière
Voletaient dans ses cheveux.
On ne voyait point l'éclat mutin de ses yeux :
Elle sommeillait, couchée sur le lierre.
Les oiseaux gazouillaient dans le sous-bois.
Sa robe de lin blanc
Ondoyait dans le léger vent.
Il en restait pantois.
Ils étaient seuls,
Il avait tant rêvé pareil moment :
S'il n'osait lui parler maintenant,
Il acceptait qu'on le qualifie à jamais de veule !
Il toussota, pour ne point l'apeurer,
Et marcha hardiment vers l'endormie.
Il tournait les mots au bout de sa langue, comme on le lui avait appris,
Bien décidé à se déclarer.
Il ne remarqua pas
Le préservatif usagé, jeté à même le sol.
Seule pourrait mettre à son espoir un bémol
La réponse "Je ne vous aime pas".
Son décolleté le plongea dans un profond trouble :
L'échancrure laissait deviner le cou,
La naissance d'une poitrine au velouté si doux...
Il eut peur que sa timidité ne redouble !
Il s'assit auprès de la jeune Vénus à toute vitesse,
S'exclamant, d'un ton qui se voulait guilleret,
Qu'il était bienheureux de l'avoir enfin attrapée dans ses filets !
Elle ne bougea ni ne répondit à cette entrée en matière qui manquait un peu de finesse.
A ses côtés alors il s'étendit :
Elle ne l'avait point chassé,
Il ne l'ennuyait donc pas, pouvait-il s'autoriser à penser !
Vers son épaule sa main même il tendit...
Faisait-il si frisquet sous le couvert des arbres ?
Il la trouva soudain pâle comme la mort,
Fraîche et pire encore
Etait sa peau lisse comme le marbre.
Pourtant la vie grouillait en elle,
Mais il ne le pouvait deviner...
Non pas que ses ovules aient déjà été fécondés par les spermatozoïdes ensemencés !
Mais à y bien écouter, l'on percevait le bruissement d'ailes...
Une mouche, ventrue,
S'échappa de sa bouche charnue...
La bergère et le valet
Ecrit par Mésange Bleue,
le 04-10-2009 08:34
Ce matin-là, la femme,
C'était son heure,
S'éveilla.
Nul bruit dans la maisonnée,
Nul bruit dehors.
Il faisait encore nuit,
Cinq heures sonnaient tout juste au clocher du village.
Elle écarta les draps,
Se leva et, dans la pénombre,
Posa sur ses épaules le châle de laine.
Elle attrapa ensuite la pile de ses vêtements,
Et prit à la main ses pantoufles.
Elle ne se risquait plus à allumer la bougie.
Elle n'en avait pas besoin,
Déposant, la veille au soir, au pied du lit, sa toilette.
Et puis, elle craignait les foudres de l'homme
Si elle le réveillait avant que d'avoir mis à filtrer le café :
Toute la journée, il ne ménageait point sa peine,
Il exigeait dormir jusqu'au chant du coq !
Vite, rajuster derrière elle le drap,
Que le froid ne s'engouffre.
Et sortir de la pièce sur la pointe des pieds,
Sans faire de bruit.
Eviter les lames de plancher qui craquent,
Grincent,
Couinent.
Ces sons, si légers fussent-ils,
Avaient le don de résonner tels un cor de chasse
Aux oreilles du maître de maison...
Faire pivoter la porte sur ses gonds,
Et la refermer précautionneusement,
Retenant le pêne en ne tournant que lentement la poignée de porcelaine blanche.
Traverser le couloir,
Jeter un œil par l'entrebâillement de la porte de l'enfant,
Guetter le gonflement de la poitrine
- Qui fut cette fois suivi d'un petit ronflement bienheureux.
Descendre l'escalier,
Ne surtout pas poser le pied sur la septième marche,
Celle qui craquait...
Pénétrer enfin dans l'antre féminin,
La cuisine.
Chausser les savates silencieuses,
Bien plus chaudes que le sol.
Et s'activer à tout préparer.
A l'aide de la pince,
Retourner, dans la cheminée,
Les restes de la grosse bûche enfournée la veille au soir
Et ranimer les braises dans l'âtre.
Dans le vieux poêle,
Jeter quelques poignées de charbon.
Y mettre le feu
En ajoutant quelques tisons brûlants.
Il faisait si froid.
Dans l'armoire attraper la miche entamée,
Drapée dans le torchon.
La déposer sur la table,
Au côté des deux bols.
Moudre les grains de café.
Ce mélange d'odeurs,
Ces gestes.
Son quotidien.
S'apprêter alors soi-même,
Dans la petite pièce attenante.
Passer par-dessus tête la chemise grand-père en lin.
Verser l'eau claire du broc dans la cuvette,
S'en asperger le visage,
S'en frotter les mains,
S'en éclabousser la poitrine,
Et frotter, avec le coin d'une serviette.
Se laver le bas-ventre,
Les jambes,
Les pieds.
Enfiler la culotte propre,
Agraffer le soutien-gorge,
- Par souci de confort,
Non par coquetterie -,
Boutonner le chemisier,
Se glisser dans la jupe,
Ajuster les collants,
S'envelopper à nouveau dans le châle.
Revenir à ses fourneaux.
Mettre le café à passer,
Non sans y avoir ajouté la traditionnelle dose de chicorée.
Sortir la motte de beurre,
Et le bout de lard, pour l'homme,
Que son ventre soit suffisamment calé pour les travaux des champs.
Et, enfin,
Ouvrir la fenêtre
Sur la ruelle déserte.
Ecouter la nuit.
Se pencher
En poussant les volets contre le mur.
Relever les têtes,
Celle de la demoiselle à droite,
Celle de son compagnon de l'autre côté,
Afin que les persiennes ne battent au vent pendant la journée...
Chaque jour,
Ce mouvement.
Depuis le temps
Mille fois répété.
Ouvrir,
Fermer les volets.
La petite bergère et le valet,
Après avoir plongé dans le vide à la nuit tombée,
Redressent chaque matin la tête à la même heure.
Ils guettent, chaque aube,
Le pas feutrés de la femme
Qui leur rendra la vie.
Elle était leur enfant,
Elle était leur chair.
Pour elle, ils auraient remué ciel et terre,
Pour elle, ils auraient versé leur sang.
Quatorze ans plus tôt
Elle leur était née.
Chaque détail de ce jour en eux était gravé :
Il avait été si beau !
Après un certain nombre de contractions,
Décuplant chacune de la précédente la souffrance,
La mère lui avait offert ce qu'elle pensait être une chance :
La vie. Si déjà elle avait pu être assaillie de prémonitions...
Bébé tout fripé
Aux lèvres légèrement bleuies,
L'enfant avait soudain vagi.
Alors les parents s'étaient souri et, des yeux, l'avaient dévorée.
Fragile petite crevette,
Entourée de tout l'amour de ce tandem bienveillant,
Elle avait crû, si rapidement,
Qu'elle n'était déjà plus une adorable fillette.
Sans qu'ils ne s'en rendent vraiment compte,
Ses formes s'étaient développées,
Offrant à fantasmer
Au voisin qui n'en éprouvait nulle honte.
Il lui arrivait de plus en plus souvent, le soir venu,
De stationner derrière ses fenêtres, lumière éteinte,
Voyeur imaginant l'ignoble étreinte
Avec la jeune fille qui, le temps d'enfiler son pyjama, évoluait nue.
Ce qui se passait chez lui,
Les enquêteurs l'ont découvert peu après les faits :
Le pervers d'un appareil photo doté d'un puissant zoom se servait,
Des portraits en pied de la malheureuse on retrouva, tâchés, sous son lit...
Mais au bout de quelques mois de platonique intrigue,
Ces observations crépusculaires ne le satisfirent plus.
Il se mit à suivre, partout et à longueur de journée, l'ingénue.
Son entourage ne s'étonna pas de ses absences, son médecin lui ayant prescrit un arrêt pour "grosse fatigue".
La gamine avait coutume, en rentrant du collège après les cours,
De traverser un petit parc peu fréquenté.
Elle était toujours accompagnée,
Jusqu'à ce dramatiquement mémorable jour.
Qu'était-il arrivé à sa fidèle amie ?
Etait-elle malade ? Ou bien s'étaient-elles séparées après une dispute ?
L'homme ne se posa pas la question, bête en rut :
L'adolescente il ravit, sans crainte d'être surpris.
Il ne prit même pas la peine de la conduire en sa maison
Pour accomplir son méfait.
Il se contenta de la bousculer derrière un bosquet
Et de s'étendre sur elle de tout son long.
Cria-t-elle ? Supplia-t-elle ?
Quelle importance,
Il atteignit prestement la jouissance.
Mais, alors, que faire d'elle ?
Il n'avait point songé à cela auparavant !
N'allait-elle pas prendre ses jambes à son cou,
A ses parents raconter tout,
Qu'il se retrouve derrière les verrous, lui, l'innocent ?
Suffira-t-il qu'il explique qu'elle l'a aguiché,
Que cette nana le rend dingue,
Que dans cette histoire depuis des semaines elle l'embringue,
Remuant sous son nez ses petits nénés ?
Non, il n'est pas idiot !
Avec ses yeux de biche, elle saura apitoyer les magistrats,
Qui, de lui, ne feront aucun cas !
Ah, la garce, elle n'aura pas sa peau !
Il la regarde encore une fois :
Poitrine menue haletante,
Cuisses à la pâleur troublante...
Mais ses yeux révulsés d'horreur il ne voit.
Mais son corps de fillette il ne reconnaît.
Mais ses cris de terreur il n'entend.
Mais son cœur qui trop vite bat il ne sent.
Et sans doute, l'abomination de son acte il ne sait...
On retrouva la demoiselle,
Etranglée.
On chargea un policier
D'apprendre aux parents la funeste nouvelle.
Nul besoin leur chagrin
D'évoquer.
Nul besoin, sur leur désir de vengeance, de s'étonner.
Les êtres comme lui ne méritent que la mort, c'est certain.
L'homme n'échappa pas au tribunal.
Je ne sais comment il fut arrêté,
Juste qu'à mort il fut effectivement condamné.
On lui devait administrer une injection léthale.
Oh, bien sûr, la décision fut sujette à polémique :
D'aucuns prétextaient la folie,
D'autres invoquaient comme excuse la maladie.
N'aurait-il pas plutôt dû être suivi en hôpital, probablement psychiatrique ?
La controverse faisait rage,
Et ici il n'est pas question d'en débattre.
Qu'on le soigne, qu'on le tue, qu'on le châtre :
Nous ne parviendrions à nous accorder, même après maints bavardages.
Vint donc le jour de l'exécution de la sentence.
On le vint chercher dans sa cellule,
Autour de lui tout n'était que sombres conciliabules.
Dans une pièce on l'installa, face à une rare assistance.
Parmi les spectateurs, les parents orphelins.
Espéraient-ils que la mise à mort du bourreau de leur fille chérie
Vengerait les infâmies qu'elle avait subies ?
Croyaient-ils que, y ayant assisté, le sommeil leur reviendrait demain ?
On examina l'avant-bras du coupable.
Les veines n'étaient pas de bonne constitution,
Il allait falloir faire attention.
On en trouva tout de même une qui semblait acceptable.
Pour cette peine capitale,
L'on injecte pour commencer une solution saline
Qui permet de s'assurer que les veines correctement le sang dans le corps achemine.
L'on nota alors que la circulation par ce passage n'était pas optimale.
Alors on tâtonna, on palpa malgré l'aversion qu'inspirait le malotru :
Les deux bras, l'une des jambes...
Chacun se montrait ingambe,
Mais, au bout de deux heures, on dut s'avouer vaincu.
Le gouverneur de l'Etat ordonna un sursis :
L'assassin croupirait en prison encore une semaine,
Puis on le piquerait à mort, du moins espérait-on que cette fois cela advienne
Car cette attente, pour personne n'était une vie.
Pensez donc au couple désenfanté :
Avant de pouvoir commencer le lent processus du deuil,
Il leur fallait franchir ce seuil,
S'assurer que ne se relèverait plus jamais le meurtrier.
Pensez aussi à l'équipe d'exécution :
Combien pénible était leur tache,
Ils n'étaient que bravaches,
Nul doute que leurs nuits étaient écourtées par les cauchemars, véritables obsessions.
Pensez enfin, si vous l'osez,
Au détenu qui avait rendez-vous avec la mort :
S'y préparer, sentir sa faux sur sa gorge, sangloter peut-être devant les matadors,
Et puis, respirer une nouvelle goulée au lieu, enfin, de sombrer...
Ignoble troc
Ecrit par Mésange Bleue,
le 04-09-2009 09:53
Au papa,
Dont j'ai vécu l'effroi
Le temps infini d'un cauchemar, sans voix...
Aux surfeurs - anonymes dans leur combinaison,
Qui assouvissent de la mer leur passion,
Sans jamais quitter de l'œil les imprudents - toute mon admiration...
Saines et sauves.
Toutes les deux.
A bout de forces,
A bout de souffle,
A bout de cris.
Mais saines et sauves.
Toutes les deux !
Il eût été si soulagé de l'apprendre...
Sans avoir le temps de reprendre des forces,
De reprendre leur souffle,
A nouveau les cris.
L'annonce, atroce.
La fin des vacances.
La fin d'une vie.
La fin.
Quadragénaire allemand
- Mais il eût pu être d'une nationalité autre,
Il eût tout autant mérité vos patenôtres -
Il travaillait d'arrache-pied
Depuis quelques vingt années,
Pour pouvoir prendre du bon temps :
Quelques semaines en été,
Avec filles et douce moitié ;
A Noël, une ou deux autres,
Comme vous qui passez les fêtes avec les vôtres ;
De vous il n'était point si différent.
Cette année-là, ils avaient longuement réfléchi :
Pourquoi ne pas s'aventurer en dehors de l'état,
Découvrir un pays qu'ils ne connaissaient pas ?
Ils avaient opté pour la France,
Stéréotype de la bombance, de la jouissance, de la romance.
La Bretagne ils avaient préféré à Paris,
Pour son incomparable et sauvage magnificence,
Pour ses gens d'une extrême obligeance,
Pour son doux climat...
Dans le pays bigouden, ils avaient repéré un endroit :
"Pors Carn" lisait-on sur la carte, en tout petit.
Les chaleurs estivales s'installaient, dorant légèrement les peaux.
Encore quelques jours de travail
Et ils avaient chargé la voiture de tout leur attirail.
L'au revoir au nid avait été très rapide,
Chacun se rêvant déjà en aventurier intrépide.
Les kilomètres avaient défilé sous le capot,
Déroulant leur tapis gris jusqu'aux roches granitoïdes
Du petit port d'échouage, presque vide.
Vite, le camp de fortune l'on avitaille
Et l'on se promet que nul ne rouscaille,
Même devant les aléas de la météo !
Les vacances avaient alors pu commencer.
Chaque matin, à pieds l'on pêchait les coquillages,
Puis l'on en décousait ensemble, à la nage.
L'eau fraîche ravigotait les membres,
Bien mieux que du gingembre !
L'on était alors fin prêt, le repas avalé,
Les esprits aiguisés, au demeurant fins comme l'ambre,
Pour une bonne sieste hors de la chambre.
Au-dessus des têtes, juste trois nuages et le feuillage
Produisaient un coin d'ombrage.
Cela aurait pu durer tout l'été.
Mais "les histoires d'amour finissent mal,
En général"...
Cet après-midi-là,
Seuls s'étaient endormis la mère et le papa.
Les deux adolescentes complotaient tout bas...
Elles griffonnèrent sur un papier
"Revenues pour le goûter !",
Et s'en allèrent baigner.
Méfiance !
A la pointe sud de Pors Carn
La mer n'est point sous surveillance !
Si le drapeau rouge à flotter s'acharne,
De vous immerger ne commettez l'imprudence !
Sans doute ne le leur expliqua-t-on pas...
En difficulté rapidement elles se trouvèrent,
Le violent courant et les vagues vers le large les portèrent.
Les surfeurs, épris de leur bleue,
Ouvraient heureusement les yeux !
Les jeunes filles, ballotées,
Ne parvenaient
A respirer.
L'eau glacée
S'engouffrait
Dans les bouches bées,
Les nez.
Crier ?
Personne à héler,
A portée.
Têtes immergées,
S'évertuer
A nager,
Suffoquer,
Couler,
Remonter.
L'eau iodée
Avaler,
Hoqueter,
Cracher.
Inspirer,
Hurler,
Lutter.
En vain.
Et soudain,
Sentir une main...
Se laisser porter par l'homme,
Pleine de cet espoir qui assomme.
Se laisser étendre sur la plage,
Reconnaître de sa sœur l'image,
Et sourire, en remerciant par-delà les nuages...
Percevoir l'agitation,
Les vrombissements des hélicoptères,
Entendre les sirènes des rouges fourgons,
Ne pas réaliser que le père...
Le père s'est levé, pour assouvir une envie.
Le mot de ces filles il ne vit :
Le vent avait forci,
L'emmenant avec lui.
Mais les cris il ouït...
Il s'élança, tête la première,
Volant au secours de sa chair,
Sans réfléchir, sans hésiter, sans se défier de la mer...
Elle l'épousa corps et âme,
Etouffant d'un baiser ses larmes et sa flamme.
Sans avoir le temps de reprendre des forces,
De reprendre leur souffle,
A nouveau les fillettes poussèrent des cris.
On leur vint annoncer
Que leur père s'était noyé
En voulant les sauver.
Son corps on venait de retrouver,
Si elles voulaient bien venir l'identifier...
La mère approchait, tant de questions aux lèvres.
Dans ses yeux, rien. Rien que de la fièvre.
La fin des vacances.
La fin d'une vie.
La fin.
Doue da bardono d'an anaon
Ecrit par Mésange Bleue,
le 22-08-2009 12:08
Enfiler de vieux vêtements,
Ceux qu'il ne porte que pour travailler.
Chausser des bottes, jusqu'aux cuisses montant,
Pour ne point se mouiller les pieds.
Se saisir de la griffe et du panier d'osier,
Vers la mer marcher,
Sur les algues glisser,
Entre les rochers un chemin se frayer.
Choisir le bon emplacement,
S'assurer que l'on a le temps
Avant les courants remontants
Et fouiller le sol, méticuleusement.
Les coquillages ramasser.
Les mesurer consciencieusement
Pour les plus petits relâcher.
Il fait tout cela depuis si longtemps...
Il n'était encore qu'un enfant...
Ils étaient deux, naguère,
A se préparer ainsi lorsque la mer reculait.
Le second était son ami, son frère,
Bon sang !, ce qu'il lui manquait !
Ce jour-là, un samedi il s'en souvenait,
Plus loin que de coutume du rivage ils s'aventuraient.
La marée si basse était !
Ils ne se méfiaient, pensant au festin qui, le soir, les régalerait.
Mais meurtrière aime à être la mer.
Tandis qu'ils avaient le cul en l'air,
Amassant palourdes, pétoncles et autres praires,
Elle faisait, sans crier gare, marche arrière.
Onze et quatorze ans ils avaient.
Il était l'aîné, comme l'avaient rappelé les deux mères :
A lui les responsabilités incombaient
Et il n'en était pas peu fier !
Que de souvenirs amers...
Les premières vagues les avaient surpris
Mais ils avaient déniché un tel filon
Qu'ils en avaient ri :
Ne pas profiter d'une telle manne eût été trop con !
Ils avaient donc campé sur leurs positions,
L'eau ne baignant que leurs talons.
Il n'était pas besoin de creuser profond,
Dans dix minutes ils reviendraient à la maison.
Grand mal leur en prit.
Bientôt genoux puis cuisses furent ensevelis.
Alors seulement l'aîné réagit,
Intimant au cadet de ranger ses outils.
Il n'y avait pas assez de fond
Pour nager comme ils l'avaient appris ;
Trop pourtant pour que leur pas fût bon
Et les conduise à l'abri.
Une douloureuse entorse se fit soudain le plus petit...
L'on dit par chez eux
Que de la marée il se faut méfier :
Elle surprend les plus aventureux,
Remontant plus vite qu'un cheval en train de galoper.
Le benjamin n'est plus là pour en témoigner,
Puisse-t-il reposer en paix pour l'éternité...
Il a pourtant vaillamment bataillé,
Criant même, espérant qu'on le viendrait sauver.
Trop fatigué pour lutter contre les flots tumultueux,
Il a pleuré, un peu,
S'en est remis à Dieu
Et a fermé les yeux.
L'aîné jusqu'au dernier souffle sa main a serré,
Ne pouvant se résoudre à le laisser sombrer.
Avec lui il eût voulu se noyer
Mais, à cet âge, l'instinct de survie est si exacerbé...
On le retrouva, au soir, sur la plage échoué...
Les commères du village clament à qui veut les écouter,
Que c'est à la suite de cet événement qu'il devint demeuré.
"Doue da bardono d'an anaon" (*), murmurent-elles, non sans se signer.
Ce que je sais, c'est qu'il avait décidé, ce jour,
De le rejoindre pour toujours.
Une ultime pêche à pieds,
Ils avaient tant aimé cette activité.
Et puis les flots,
Au grand galop.
Tendue vers lui,
La main de l'ami
Qui sourit.
Chasser enfin les remords,
Ne plus porter ce corps,
Se laisser submerger, encore et encore...