Je te laisse fixer le jour et l'heure...

Ecrit par Mésange Bleue, le 03-03-2010 00:00


Quand je serai bien vieille,
Un soir, je m'étendrai pour mon dernier sommeil.
Cela m'effraie, je te l'avoue,
J'en fais souvent des cauchemars fous.
J'espère juste que tu seras là,
Et que tu oseras m'enlacer de tes bras.
Tu me tiendras la main
Pour que j'oublie mon chagrin
Et je m'éteindrai, forte de croire en ton amour,
Que j'emporterai en mon cœur pour toujours.

Lorsqu'une dalle de granit me tiendra lieu de couverture
Et que j'aurai rejoint l'enfant que me ravit l'Immonde Créature,
J'aimerais que tu prennes le temps,
Si pour moi tu as éprouvé quelque vrai sentiment,
De rechercher ce lieu
Qui toujours a charmé mon esprit comme mes yeux.
Si tu te concentres bien,
Nul doute que tu sentiras glisser furtivement mes doigts dans ta main...
Je te guiderai parmi les bruyères de la lande
Et les ajoncs de cette terre qui m'affriande.

Promets-moi simplement
Que tu souriras de toutes tes dents :
Je ne souffrirai de te trouver un air funèbre,
Toi qui conspiras de mon vivant à illuminer mes ténèbres !
Je te conduirai pour commencer
Jusque dans les ruines d'un ancien manoir, aujourd'hui fort délabré :
Huit tourelles tiennent encore fragilement en équilibre,
Qui ont toujours ému ma sensible fibre ;
Huit gardiennes fidèles
Qui luttent contre l'oubli, à en crever le ciel.

Je te promènerai, silencieusement,
De l'une à l'autre, quasi amoureusement.
Sauras-tu écouter sans trop d'émoi
Le cri inlassable des pierres ? Tant d'amour et de désarroi...
Elles te murmureront sans doute la vie de ce poète,
Mari, père, esthète,
Qui transforma une humble maison de pêcheur
En une majestueuse demeure.
Elles t'évoqueront probablement aussi le fils, soldat sacrifié,
Et la fille, pauvre âme violée.

Peut-être entendras-tu aussi les pleurs
Du "magnifique" vieillard mort de douleur...
Que rien de cela pourtant ne te fasse rebrousser chemin, aie confiance en moi !
Prends une grande inspiration, et vois, vois...
Vois l'immense baie, vitrée il y a soixante-dix ans de cela,
Qui s'ouvre sur la mer en contre-bas.
Emplis-toi les yeux
De ce spectacle merveilleux,
Quelle que soit du temps l'humeur
Car, oui, pour cette balade je te laisse fixer le jour et l'heure.

Goûte sur tes cheveux la chaleur de l'astre qui luit
Ou hume les senteurs de la terre lorsque les flots sont furie.
Admire la beauté des éléments,
Et déambule parmi les vestiges, sereinement.
Observe les lianes de lierre qui les balustrades fiévreusement enlacent,
Guette la vie jusque dans les toiles d'araignées qui les poussières amassent.
Assieds-toi un moment dans ce qui fut probablement la pièce à vivre,
Et laisse venir les émotions, qu'elles t'enivrent :
Je veux que tu éprouves une grande plénitude,
Que ton cœur face à l'horizon tu dénudes.

Alors seulement nous poursuivrons notre promenade
Et je te mènerai à la mer, toute proche, à une galopade.
Nous dévalerons la colline herbue,
Le vent fouettant nos visages joufflus.
Prends bien garde, chemin faisant, à ne point te tordre le pied
Dans un des nombreux lieux d'aisance des lapins en liberté !
Trois mètres au-dessus de la plage nous nous arrêterons,
Les yeux rivés sur l'horizon.
Ose te perdre dans le bleu, même s'il tire sur le gris ;
Laisse les déferlantes bercer ta rêverie...

A bâbord comme à tribord,
La falaise déchiquetée à ton regard s'offrira alors.
Contemple-la mais surtout ne la crains :
Ce n'est point elle qui les esquifs à venir se fracasser contre elle contraint !
Vois comme à la caresse des vagues elle se tend,
Telle la femme vers son amant, l'enfant vers sa maman...
A partir de là, je te laisse agir comme bon te siéra :
Peut-être vagabonder sans but tu voudras,
A moins que tu ne restes à écouter le sac
Et le ressac des flots, quasi aphrodisiaque...

Il ne me reste qu'une requête à te faire,
Si cette excursion a eu l'heur de te plaire :
Sur le chemin du retour,
Embrasse des yeux les alentours,
Une ultime fois,
Comme s'ils étaient moi...


Manoir de Saint-Pol Roux, en Camaret.




 

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