Le troisième plus bel oisillon du monde

Ecrit par Mésange Bleue, le 30-04-2008 17:40


Un nouveau câlin très tendre.
Un trait rose sur un test, des enfants, un papa et une maman ravis, des grands-parents émus.
Un petit amour tout neuf qui grandit.

Des mois qui passent, un ventre qui s’arrondit et qui permet d’affronter une année tumultueuse.
Deux amis et un bidon qui empêchent l’installation de la dépression. L’envie, souvent, de les prendre dans mes bras, de leur planter un gros bisou sur la joue, pour les remercier d’être là, de prendre soin de moi, de me prouver que ce n’est pas moi qui perds la tête…

Tous les soirs, des mains posées sur le ventre.
Des petits coups de pieds, de poings.
Des câlins, sans cesse.
Des bosses sur le ventre, de petites poussées de la main pour y répondre.
Des galipettes.
Des nuits longues, à « discuter » ensemble par mains et ventre interposés.

Des millions de projets.
Huit mois d’espoir, de rêves.
La famille dont j’avais toujours rêvé sur le point d’être…

Une douleur au creux de la nuit, brève, avant de se rendormir.
Au matin, elle est toujours là, lancinante.
L’envie de rester au calme, la certitude que tout va passer, que ce n’est rien, rien de plus qu’une gastro. Tous les symptômes, si caractéristiques…
Des enfants qui comprennent que leur maman ne va pas bien et qui tentent de tout leur amour de la divertir. Une petite pièce de théâtre.
Deux coups de fil pour se rassurer.
La crainte de ne pas être prête pour le repas du soir. Le ménage impossible à faire.
La visite de mon ami, des mots échangés dans le calme, aucune trace d’inquiétude sur son visage.

Une prise de conscience : bébé n’a plus bougé depuis un moment.
Un autre coup de fil, au docteur cette fois.

La terreur.

Le soulagement, le petit cœur qui bat, le docteur qui se montre rassurant.
Une piqûre, l’arrivée de l’ambulance, par sécurité.
Un bisou aux plus grands, un « au revoir », avec l’espoir insensé de se revoir plus tard dans la journée, avec bébé.

Un trajet assez calme malgré la douleur toujours présente.
Petit à petit toutefois, une peur, sans trop savoir de quoi. L’impression que quelque chose de grave pourrait arriver.
La peur aussi d’être tous seuls, tous les deux.
L’espoir secret d’un accouchement un peu plus tôt que prévu tant est attendu le moment de serrer bébé dans les bras, de l’embrasser, d’être enfin cinq.

La panique.

Des couloirs, une sage-femme qu’il faut suivre en marchant d’un bon pas, pliée en deux.
Une auscultation sans tact, brutale.
Une attente interminable, seuls.
Des câlins, des mots pour rassurer bébé.
Une échographie décisive.
Pas un regard, pas un mot pour la maman.
Un docteur qui entre dans la pièce en courant, des infirmières qui se précipitent.
On entre, on sort. De l’agitation, de la précipitation.
Personne ne répond aux questions.

La terreur.

L’arrivée au bloc, toujours pas de réponse.

Une supplique, puis une prière sans fin : « Sauvez mon bébé, sauvez mon bébé ! »


Plus rien, le noir.


Le réveil, difficile. Impossible de maîtriser les mouvements de la tête, de bouger les mains pour toucher mon ventre.
Une seule question : « Où est mon bébé ? », une seule réponse : « Vous avez beaucoup pleuré. »
Des cris, des pleurs alors que rien n’est encore dit.

Un docteur qui passe plus tard, qui parle de « décollement », de « manque d’oxygène », de « réanimation ». Du chinois.
Un trajet dans les couloirs jusqu’à la chambre.
Un papa orphelin qui pleure, seul.
Des mots qui ne viennent pas, de peur de faire encore plus mal à l’autre.
Le besoin toutefois de demander pardon.

Des parents en route, la peur de la confrontation.
A eux aussi, ce besoin de dire : pardon.

Quelques photos de mon petit ange, tellement beau. Des photos que certains refusent de voir ou que je me sentirai par la suite obligée de cacher.



Mon tout-petit, enfin, mon Yvanig.
Le plus beau des bébés, si petit, si mignon.

Une petite étreinte, quelques bisous et, une nouvelle fois, la peur de blesser, de gêner les autres. Le retour dans le petit berceau qu’il faut couvrir pour sortir de la chambre, sans doute pour ne pas choquer les personnes croisées.

Puis l’arrivée des enfants, devant qui il ne faut pas craquer.

D’autres visites, seule, à mon petit trésor.
Des mots d’amour chuchotés, des câlins si doux de peur de le blesser, le calme malgré le chagrin, l’assurance que mon petit ange n’a pas souffert, la tranquillité qui se lit sur son visage.
Des doudous placés dans le berceau, une boîte à musique qui égrène quelques notes douces afin de bercer mon bébé.
Des moments tendres, juste nous deux, pour que mon petit cœur sache que je l’aime depuis le premier jour et à jamais.
Une pensée magique, la demande d’un petit signe pour tenir le coup ici-bas : voir des mésanges bleues, souvent, pour savoir que mon amour va bien et est heureux.

Des minutes, des heures, des jours interminables à l’hôpital.

Des montées de lait douloureuses, sans bébé pour les soulager, sans traitement pour les supprimer. « Cela finira par passer tout seul. »…
Un corps inaccepté, marqué à jamais par cette horrible cicatrice.
C’est lui qui a tué mon bébé.

La solitude, malgré la présence constante des êtres qui me sont les plus chers.
Le choix de ne pas en parler autour de nous afin de ne pas voir arriver les voyeurs ou autres commères.
La tristesse toutefois de savoir que mon petit chéri va s’en aller seul, qu’il n’y aura pas beaucoup de monde pour l’accompagner.

 

Des pleurs compris de tous, « normaux ».
Déjà pourtant des paroles qui blessent.

La culpabilité d’avoir laissé mon bébé s’envoler tout seul, vers ce qui m’affole depuis si longtemps.
La peur d’imaginer qu’il était peut-être terrorisé lui aussi, sans sa maman à ses côtés ; que si j’avais pu lui tenir la main, lui dire que je l’aimais, peut-être il se serait plus accroché…
L’idée que, peut-être, si j’étais allée dès le matin à l’hôpital… ou si j’avais tout de suite appelé l’ambulance au lieu du docteur… ou si le gynéco avait prêté davantage attention aux signes dont je lui avais parlés… ou si j’avais insisté pour que l’accouchement soit provoqué plus tôt… ou…

Le jour où il faut se dire adieu qui approche inexorablement.

Les derniers préparatifs.
Le choix des petits vêtements.
Le cadeau offert aux grands frères de la part de leur petit frère et les dessins des plus grands au plus petit.
Un poème écrit très vite, sans hésitation.
Une lettre pour expliquer au petit bout toute son histoire.
Une gourmette à son nom.
Le choix de trois musiques, dont la sienne.
Une petite célébration, en guise de baptême, comme un vaccin pour l’Au-delà.
Une maman seule avec son fiston.

Un retour à la maison, difficilement négocié, le ventre vide mais sans bébé dans les bras.
Une montée dans la voiture douloureuse, un regard dans le rétroviseur et la prise de conscience qu’il manque un siège auto près de ceux des grands frères.

Une maison difficile à vivre sans ce petit amour qui y avait déjà une si grande place.
Des pièces, des objets qui le rappellent.
Un lit terrifiant, c’est peut-être là que tout a commencé à aller si mal.

La sensation horrible, terrible, épouvantable, de sentir encore mon petit bout bouger en moi. Irréelle et pourtant physiquement ressentie, comme si mon amour continuait de jouer en moi.

Le jour du grand départ, LE signe : la première mésange bleue de la saison vient tout contre la fenêtre puis se pose sur le mur, face à moi.
Un dernier au revoir, difficile, triste.
La gourmette glissée sur le si petit poignet.
Une croix, symbolique pour toute la famille, insérée dans la poche du pyjama.
Une chemise de nuit de maman comme dernier lit, les bras entourant ce beau bébé, comme autrefois la nuit, pour le protéger à jamais.
Les doudous bien installés autour du petit bout.
Le poème, la lettre, les dessins glissés près de lui.
Des millions de câlins, des petits bisous.

Sur la route, un nouveau signe : un arc-en-ciel.
Même chose plus tard dans la journée, au moment de couper le dernier cordon qui nous reliait physiquement...
 

 


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