Voici, peut-être de façon un peu trop impudique, la lettre que j'ai écrite à mon ange lorsqu'il s'en est allé, afin qu'il connaisse son histoire...
Ceci était sa musique, notre musique : elle a bercé chacun de mes oisillons, et moi-même alors que je venais de briser ma coquille... Brahms' Lullaby...
Mon tout-petit, mon tout-mignon, mon bébé,
Voilà huit mois, jour pour jour, que nous grandissons ensemble, toi au creux de moi. Tout est devenu réel, pour la toute petite famille, ce jour où papa est allé à la pharmacie chercher un test de grossesse : nous n'en pouvions plus d'attendre, nous voulions savoir si notre souhait d'avoir bientôt auprès de nous un nouvel amour allait être exaucé. Nous avons donc guetté, avec Rémi et Tom, l'apparition de la petite croix bleue qui nous prouvait ta présence en moi. Papa et moi en avons été tout émus, tes deux frères étaient enchantés. Nous avons aussitôt couru annoncer la merveilleuse nouvelle à papy et mamie : c'est Rémi qui leur a appris que nous étions venus les voir à cinq et tous les deux ont réagi de la même façon, avec une petite larme au coin de l'oeil.
Depuis, nous t'attendons. Dès le troisième mois de ma grossesse, j'ai commencé à sentir de drôles de petites bulles dans mon ventre. Je me suis doutée que c'était toi que je sentais bouger, et je n'en étais pas peu fière ! Le 7 juin, nul doute n'était plus permis : cette fois, c'était sûr, tu venais de me donner un petit coup de poing ou de pied ! Dès lors, je n'ai cessé de guetter tes moindres mouvements, cherchant même à les provoquer en appuyant sur mon ventre pour que tu me répondes. Tes frères, en particulier Tom, partageaient mon enthousiasme : ils venaient te caresser à travers mon gros ventre, t'embrasser et même te parler (Tom t'a souvent demandé si tu acceptais de lui prêter tes jouets ou si tu aimais le repas que nous mangions. Il le faisait en chuchotant, pour que tu sois le seul à l'entendre, et prenait ensuite une petite voix pour donner la réponse que, sans doute, tu lui avais soufflée !). Avec papa, je me souviens d'un soir où nous avons beaucoup ri car tu "discutais" avec nous : dès que papa appuyait à un endroit de mon ventre, tu lui répondais !
Je revois mon ventre s'arrondissant, ce qui me prouvait que tu grandissais correctement. Je me souviens des échographies, la première où j'ai été très émue de te voir pour la première fois, la deuxième où nous avons pu, papa et moi, deviner davantage les traits de ton visage, et la troisième, avec mamie, pendant laquelle tu as fait râler l'échographe car tu refusais de te mettre dans la bonne position. Je me suis alors dit que tu avais déjà du caractère !!
J'imaginais ton arrivée parmi nous, j'avais tellement hâte de te prendre dans mes bras, de t'embrasser, de te caresser. J'avais également hâte de voir les réactions de Rémi et Tom ; je les voyais, intimidés, te toucher du bout des doigts. Je voyais ton papa, fier comme un paon ; papy et mamie, "gagas" de toi ; Pierre, ton tonton, aussi fier que s'il avait été lui-même le papa. Je nous voyais surtout, enfin cinq, une "vraie" famille comme j'en rêvais depuis si longtemps. Je me rendais compte également du chamboulement que tu allais apporter dans notre vie : comment allions-nous nous organiser ? Déjà, nous avions refait la chambre de Rémi, il ne restait qu'à finir la tienne. Je prévoyais aussi que tu mènerais tout ton petit monde à la baguette : Rémi et Tom seraient aux petits soins pour toi, et tu apprendrais bien vite à imposer tes volontés ! Je voyais mon congé de maternité, paisible et heureux, pendant lequel je pourrais à loisirs t'admirer, te photographier, te câliner, te "bisouiller". Nous aurions eu toutes nos journées pour faire connaissance tous les deux et dans la soirée nous aurions retrouvé tes frères, puis ton papa. Nous aurions profité l'un de l'autre, tranquillement. J'en avais tellement hâte que, au fond de moi, je souhaitais que tu arrives un peu plus tôt que prévu...
Et voilà, ce jeudi est arrivé, avec ce mal de ventre que je n'ai peut-être pas su comprendre assez vite. Le docteur est venu, m'a fait écouter ton petit coeur et, finalement, tout semblait aller bien. J'ai pensé que je n'allais à l'hôpital que par précaution. J'ai rassuré Rémi et Tom avant de partir, ai dit à mamie de ne pas s'inquiéter et suis montée dans l'ambulance. Le trajet m'a paru rapide, l'ambulancier parlait de tout et de rien. Puis nous sommes arrivés à l'hôpital, j'ai été examinée, je t'ai vu à l'échographie et la panique s'est installée. Le docteur m'a dit qu'on allait me faire une césarienne : sur le coup, j'ai pensé que j'allais bientôt te serrer contre moi, puis j'ai compris que la situation était grave. J'ai vu tout le monde s'affairer autour de moi, personne ne répondait à mes questions et je n'ai finalement pu que répéter : "Sauvez mon bébé... Sauvez mon bébé...". Je me suis endormie.
Au réveil j'avais le nez bouché. "Vous avez beaucoup pleuré". J'ai compris que je t'avais perdu. Je n'arrivais pas à me sortir totalement de ma torpeur, ma tête tournait. Je me disais que tout irait mieux lorsque je serais éveillée. J'ai demandé à voir ton papa, on m'a répondu qu'il était dans une pièce à côté. J'ai demandé si les docteurs avaient pu te sauver et je me suis mise à pleurer sans avoir entendu de réponse. Ensuite, je ne me souviens de rien, sauf des larmes. On m'a conduite à travers des couloirs, j'ai vu ton papa qui pleurait... On m'a parlé de "décollement", de "manque d'oxygène", de "réanimation" mais cela ne signifiait rien pour moi. Je ne comprenais pas pourquoi tu n'étais plus dans mon ventre et pas encore dans mes bras.
Plus tard, le docteur est venu nous expliquer ce qui s'était passé. Tu n'as pas eu le temps de souffrir d'après lui, mais tu n'as pas non plus eu le temps de respirer car tu as manqué d'air trop longtemps. En y repensant maintenant, je me dis que, peut-être, si j'avais pu te serrer contre moi, te réchauffer, te rassurer en te disant que j'étais là, avec toi... Tu es parti tout seul, toi si petit, sans ta maman à tes côtés. Je n'ai pas pu te dire tous les petits mots d'amour que j'aurais aimé te glisser à l'oreille. Je n'ai pas pu t'embrasser, te câliner, te dire que je t'aimais. J'espère, je pense, que pendant les huit mois que nous avons vécus ensemble tu as eu le temps de sentir mon amour pour toi, à travers nos petits jeux et nos câlins. Mais j'aurais aimé pouvoir te le prouver sans ventre interposé...
Maintenant, tu me manques, je suis vide de toi. J'ai accouché, et je n'ai pas de bébé. Mon Yvanig s'en est allé, laissant un grand trou dans la famille et une grosse bouffée d'amour dans une maman qui ne peut pas le donner à son bébé.
Lorsque je t'ai vu, tout d'abord en photo, je t'ai trouvé tout mignon, très beau. Tu ressembles beaucoup à Tom lorsqu'il est né. Tes petits cheveux font des vagues sur ta tête, et tu sembles dormir. J'ai ensuite pu te tenir contre moi et t'embrasser : il me semblait que tu n'étais qu'endormi, que tu allais ouvrir les yeux et que nous allions être heureux. Sur ton visage, j'ai lu le calme, la tranquillité ce qui me rassure un peu. J'imagine très bien que tu es auprès d'Yvan, ton tonton, et que c'est désormais lui qui veillera sur toi. Je me plais à penser que lui savait que tu allais souffrir et qu'il t'a appelé pour t'éviter cela et s'occuper de toi jusqu'à ce que l'on se retrouve tous un jour.
Aujourd'hui, j'ai voulu être seule avec toi pour te dire au revoir. Tout était calme, j'ai mis en route la boîte à musique que je t'avais achetée, j'ai placé auprès de toi tes doudous et sous ta tête une broderie de mamie. Je t'ai dit tous les mots d'amour que j'avais mis de côté pour toi, t'ai caressé, admiré. Je t'ai confié à Yvan, t'ai demandé de lui rappeler que je l'aime. Je t'ai aussi demandé de veiller sur la famille : tes deux frères, ton papa, papy et mamie. Je t'ai promis que nous nous reverrons un jour et qu'alors nous pourrons faire tout ce qui nous est impossible aujourd'hui. Je t'ai dit qu'à présent je te laissais t'envoler avec Yvan, que je te voulais heureux. Repose-toi mon petit ange. N'oublie jamais que depuis le premier jour je t'aime, et que je t'aime pour toujours. Je ne t'ai dit qu'un "au revoir", et je t'emmène dans mon coeur pour toujours. Je t'aime, tu seras toujours mon bébé, quoi qu'il arrive, et personne ne pourra nous séparer, jamais. Je t'aime mon petit chéri.